La Semaine Sainte

Nous voici donc arrivés à l’entrée de la grande semaine. Que l’Église a bien fait de nous conduire, à travers les graves enseignements, les grands exemples, le silence du recueillement et les austérités de la pénitence, au chemin sacré du Calvaire! Sans la pénitence du Carême, sans les larmes que nous avons versées, sans les privations auxquelles nous nous sommes soumis, sans la blanche robe de l’innocence que le repentir nous a donnée, comment oserions-nous monter au Golgotha pour voir mourir un Dieu? Mais si nous avons pleuré du fond de nos coeurs, si nous nous sommes plongés dans le bain du sang réparateur, nous sommes aussi purs que les Anges et, comme eux, nous pourrons entourer la Croix.

La semaine qui commence au dimanche des Rameaux et qui finit le Samedi Saint porte différents noms. On l’appelle d’abord Grande Semaine. Il y a deux grandes semaines dans la durée du monde. La première, où Dieu créa l’univers et dont chaque jour fut marqué par un miracle de puissance. La seconde, où Dieu répara et recréa en quelque sorte Son ouvrage, le purifia, le ramena à sa sainteté première par le sang et la mort de Son Fils. Et cette seconde semaine, dont chaque jour fut signalé par un miracle d’amour, est incomparablement plus grande que l’autre.

«Nous l’appelons Grande, dit saint Chrysostome, non qu’elle ait plus de jours que les autres semaines, ou que les jours aient plus d’heures, mais à cause du nombre et de la grandeur des mystères qu’on y célèbre; car c’est dans ces jours que la tyrannie du démon fut détruite, que la mort fut désarmée, que le péché et la malédiction furent effacées, que le Ciel fut ouvert et rendu accessible à l’homme qui, par là, devint l’égal des Anges. Le jeûne et les veilles y sont aussi plus longs, les offices plus multipliés.» (Homil. XXX, in Gen.)

On l’appelle aussi semaine Peineuse, à cause des peines et des souffrances du Sauveur; semaine d’Indulgence, parce qu’on y recevait les pénitents à l’absolution et ensuite à la communion des fidèles; semaine de Xérophagie, c’est-à-dire où l’on ne mangeait que des choses sèches sans aucun assaisonnement, comme tout le monde le pratiquait pendant les six jours de cette semaine; enfin semaine Sainte, à cause de la sainteté des choses qui s’y accomplissent et des dispositions avec lesquelles nous devons y assister. Et ce nom, qui vaut un livre entier, a généralement prévalu. Montrons par nos oeuvres que nous en comprenons l’étendue et, pour cela, souvenons-nous des exemples de nos pères.

Piété de nos pères

Autrefois, tous les jours de cette grande semaine et de la semaine suivante étaient autant de fêtes. Le travail manuel, le négoce, la poursuite des procès, étaient interdits. Les empereurs romains confirmèrent par leurs décrets ce beau règlement de l’Église.  (Cod. Theod., 1, II, tit. VIII, leg. 2)  Saint Chrysostome avait en vue ces ordonnances impériales lorsqu’il disait au peuple d’Antioche: «Ce ne sont pas seulement les pasteurs de l’Église et les prédicateurs, qui recommandent aux fidèles d’honorer et de sanctifier cette semaine; les empereurs l’ordonnent aussi à toute la terre, en faisant suspendre les causes et les poursuites criminelles et vaquer toutes les affaires civiles et séculières, afin que ces jours saints soient exempts de troubles, de disputes, de l’embarras des procès et de tout autre tumulte, capable d’empêcher qu’on ne les emploie avec loisir et tranquillité à la piété, aux exercices de la Religion et au bien spirituel des âmes.» (Gothofr., Not. In Cod. Theod., p. 114)

La Semaine sainte était aussi un temps d’indulgence et de rémission. Les princes chrétiens, soit en reconnaissance des grâces que Dieu accorde aux hommes par les mérites de la mort de Notre-Seigneur, soit par le désir d’imiter en quelque sorte Sa bonté, conformaient leur police à celle de l’Église, qui réconciliait en ce temps les pénitents publics. Ils ouvraient les prisons, payaient les dettes des débiteurs et les mettaient en liberté. «L’empereur Théodose, dit encore saint Chrysostome, envoyait des lettres de rémission dans les villes pour élargir les prisonniers et donner la vie aux criminels, dans les jours qui précèdent les grandes fêtes de Pâques.» (Homil. XL, in Maj. hebd.)

La clémence des empereurs était réglée par la prudence. On n’élargissait que les prisonniers dont le contact et la liberté ne pouvaient être dangereux ni aux autres ni à la société. Les successeurs de ce grand prince en usèrent de même. Non contents d’écrire à leurs officiers, ils portèrent des lois pour renouveler ces sortes de grâces tous les ans. Il faut entendre là-dessus le grand saint Léon.

«Les empereurs romains, dit-il, par un effet de leur piété et par une coutume ancienne, abaissent leur majesté et suspendent toute leur puissance en l’honneur de la Passion et de la Résurrection de Jésus-Christ. Ils adoucissent la sévérité de leurs lois, et font relâcher ceux qui sont coupables de divers crimes, afin que, dans ces jours où le monde est sauvé par la miséricorde de Dieu, ils puissent nous représenter Sa bonté infinie, et L’imiter en quelque manière par ce trait de leur clémence.» (Serm. XXXIX, de Quadrag., p. 210)

Et le saint Pape, tirant les conséquences religieuses de cette admirable conduite, ajoute: «Il est bien juste que les peuples chrétiens imitent aussi leurs princes, et que ces grands exemples les portent à user entre eux d’indulgence dans ce saint temps; car les lois domestiques ne doivent pas être plus inhumaines que les lois publiques. Il faut donc qu’on se pardonne réciproquement, qu’on se remette les offenses et les dettes, qu’on se réconcilie et qu’on renonce à tout ressentiment, si l’on veut avoir part aux grâces que Jésus-Christ nous a méritées par Sa Passion, et célébrer dignement la fête de Pâques.» (Ibid.)

Saint Augustin nous apprend que ce touchant usage était établi de son temps en Afrique. Dans un sermon qu’il prononça le dimanche de Quasimodo, il exhorte les fidèles à continuer, pendant tout le reste de l’année, la cessation des procès, des querelles et des inimitiés, et à conserver l’esprit de paix et de repos qui leur avait été prescrit pendant les vacances de la Semaine sainte et celle de Pâques.  (Serm. XIX, p. 229)

La France, autrefois si pieuse, avait adopté et religieusement conservé la touchante coutume de délivrer les prisonniers. (Jusqu’à la Révolution, on en vit encore un vestige à Paris.  Père D’Hauterive, Grand Catéchisme de la persévérance chrétienne, Tome III, p. 542)  Le mardi de la Passion, dernier jour des audiences, le parlement de Paris se transportait aux prisons du palais. On interrogeait les prisonniers et on délivrait une grande partie de ceux dont la cause était favorable, ou qui n’étaient pas criminels au premier chef. La même chose avait lieu aux jours qui précédaient la veille de Noël et celle de la Pentecôte. (Thomassin, des Fêtes, 1. III, c. XI)

Que vous en semble? La Semaine sainte, ainsi célébrée, ne devait-elle pas avoir une grande influence sur les moeurs publiques? N’est-il pas vrai que la Religion, qui ne semble avoir pour but que la félicité de l’autre vie, est merveilleusement habile à nous procurer le bonheur de celle-ci? Pourquoi faut-il qu’elle soit si peu connue, si peu aimée? Les maux dont nous sommes victimes ne suffisent-ils pas pour nous ouvrir les yeux? La voix de l’expérience sera-t-elle toujours comme celle du vieillard qu’on méprise?

Pour nous, cette solennité que l’Église déploie dans la dernière semaine du Carême, nous rappelle l’obligation de redoubler de ferveur. Celui qui est assez lâche pour y manquer est indigne du nom de Chrétien. Terminer comme nous devons le saint temps du Carême, c’est le vrai moyen de recueillir les fruits abondants de la pénitence, qui nous a été prescrite et des mystères sacrés dont l’Église célèbre la mémoire.

Prière

Ô mon Dieu, qui êtes tout amour! je Vous remercie de tous les moyens de salut que Vous nous donnez durant la Semaine sainte; faites-nous la grâce de bien entrer dans l’esprit de l’Église, afin que cette semaine soit vraiment sainte pour nous.

Mgr Jean-Joseph Gaume, Catéchisme de persévérance, Paris, Librairie Catholique Emmanuel Vitte, 1889, 13e Édition, Tome VIII, p. 63-74.

Publié dans la Revue Magnificat, Février 1996, p. 33-35