Le mal de Dieu
par Père Mathurin de la Mère de Dieu
Dieu nous poursuit de Son amour,
de Ses divines inspirations,
mais nous ne L’entendons pas,
nous n’y portons pas attention,
tout livrés que nous sommes à la distraction.
La Miséricorde et
l’Amour de Dieu pour Ses
enfants sont toujours prêts
à se manifester, mais si
nous sommes distraits,
occupés à mille choses
inutiles, nous ne voyons
pas et ne profitons pas de
cet Amour et de cette Misé-
ricorde. Notre pensée et
notre cœur sont ailleurs...
Cela nous rappelle la para-
bole du semeur racontée
par Jésus dans l’Évangile:
Voici que le semeur est sorti pour semer. Et
pendant qu’il semait, une partie de la semence
tomba le long du chemin; et les oiseaux du ciel
vinrent, et la mangèrent. Une autre partie
tomba dans des endroits pierreux, où elle
n’avait pas beaucoup de terre; et elle leva aus-
sitôt, parce que la terre n’avait pas de profon-
deur; mais, le soleil s’étant levé, elle fut brûlée,
et comme elle n’avait pas de racine, elle sécha.
Une autre partie tomba dans des épines, et les
épines grandirent et l’étouffèrent. Une autre
partie tomba dans une bonne terre, et elle
donna du fruit, quelques grains rendant cent
pour un, d’autres soixante, d’autres trente. Que
celui qui a des oreilles pour entendre, entende.
1
Quand on est des âmes le long du chemin ou des
âmes sans racine ou prises dans les épines, la bonne
semence ne porte pas de fruit. L’âme est distraite
par toutes sortes de choses; elle est incapable de se
recueillir en Dieu. On peut marcher sur des boule-
vards très achalandés et avoir le cœur attentif à Dieu,
comme on peut être seul dans un coin et vivre en dis-
trait. Mais si je suis toujours distrait, si je cultive
même ma distraction, j’en viendrai à ne plus prier, et
parfois on entraîne même les autres, ceux de notre
entourage, dans la même voie. Quand j’apprends
que des personnes prient de moins en moins, je vous
assure que ce ne sont pas de bonnes nouvelles.
«Celui qui prie se sauve, celui qui ne prie pas se
damne», aimait à répéter saint Alphonse de Liguori.
Le bon Dieu veut faire miséricorde au monde et Il
compte sur nous pour faire miséricorde. Il est misé-
ricordieux et Il nous a fait miséricorde à chacun de
nous. Et Il va faire encore miséricorde. Sa miséri-
corde est infinie, inlassable. Mais il faut y être
attentif.
L’épidémie de notre époque
Nous sommes trop distraits et nous nous dis-
trayons volontairement. Si c’était en passant, ce
serait un moindre mal, mais chez bien des personnes
l’état de distraction dure, ça va même en augmen-
tant. C’est un crescendo dans la distraction, il en
faut toujours plus. Cela devient un vice grave parce
que cet état de distraction quasi perpétuelle nous
coupe de Dieu. Quand on est tout le temps distrait,
on ne voit plus le bon Dieu, on ne voit plus rien du
tout; on s’amuse. Que disait la Bse Mélanie? «Les
chrétiens s’amusent...»
Que tout le monde veuille bien faire un effort en
ce domaine. Nous sommes trop distraits. Essayons
de ne pas l’être nous-mêmes et encourageons les
autres, notamment les personnes âgées à prier beau-
coup. On dit: «Ah! les pauvres vieux. Il faut les
distraire.» Bien sûr on doit les égayer un peu, mais
avant, les personnes âgées priaient davantage; c’est
elles qui soutenaient par leurs prières les plus jeunes
qui avaient moins de temps pour prier. Avec toutes
les distractions modernes, ils prient beaucoup
moins.
Je disais à quelqu’un dernièrement: «Faites
attention! Cette personne qui aimait la prière, s’en
éloigne maintenant à cause de toutes les distractions
que vous lui servez. Vous vous mettez un poids sur
la conscience, une responsabilité. Vous pensez peut-
être que ce n’est rien, mais quand vous arriverez
devant Dieu, Il dira: “Par ta faute, cette personne a
délaissé la prière, elle s’est éloignée de Moi.” Je ne
voudrais pas entendre cela.»
Je m’excuse de vous dire ces choses un peu
sévères, mais ce sont des réalités importantes. Cha-
cun de nous a besoin de la Miséricorde divine, qui
est toujours prête à s’exercer, mais on vit sur une
autre planète. Ou plutôt on vit trop sur la terre, trop
attentifs aux choses de la terre. Au lieu d’avoir
l’esprit tourné vers Dieu, cherchant à Lui plaire en
tout, nous sommes trop tournés vers la terre et ses
mille distractions.
Quand je suis allé en Terre Sainte, ce qui m’a
frappé, c’est la distraction des humains. À Gethsé-
mani, j’ai été envahi par cette pensée-là. Elle s’est
imposée. C’est comme si j’avais senti que c’est cela le
mal de Dieu. Le bon Dieu S’est incarné; Il est épris
d’amour pour Sa créature, et l’homme, lui, est dis-
trait, il n’y pense même pas. Pire, il se distrait
volontairement. Quelle terrible déception pour
Dieu, quelle tristesse! Dieu est trahi par l’homme.
Et si cela vient de ceux qu’Il a choisis, c’est encore
plus dur. C’est un mal. On ne peut pas savoir le mal
qu’on fait à Dieu. Ça Le blesse au vif. Il est miséri-
cordieux, mais à un moment donné, il ne faut pas en
abuser.
On le voit partout: les gens cherchent constam-
ment l’amusement, la frivolité. Même des religieux,
des consacrés au service de Dieu, cherchent la dis-
traction et l’amusement. Il y a tellement de
manières de se distraire de nos jours! Il y en a tou-
jours eu, mais aujourd’hui plus que jamais, il existe
mille façons de se distraire: la télévision, les vidéos,
la radio, des petits livres, des magazines, des conver-
sations de rien, etc. Si vous êtes seul quelque part,
normalement ce devrait être l’occasion pour vous
d’augmenter et d’intensifier la prière. Malheureuse-
ment c’est loin d’être toujours le cas. On accorde
beaucoup de temps à la distraction.
Rien n’est petit pour l’amour
On dit: «Ce que je fais n’est pas grave. C’est
innocent!» C’est grave d’avoir le cœur distrait de
Dieu. C’est en cela que réside la gravité de la chose.
C’est cela qui offense Dieu: l’inattention à Sa pré-
sence, l’oubli de Son amour. Le péché par excel-
lence, c’est l’orgueil de l’homme, mais je crois que
c’est aussi cet état de distraction, ce manque d’atten-
tion aux choses de Dieu. Inlassablement, le bon
Dieu poursuit l’homme de Son amour; et l’homme
s’amuse, il se distrait.
Et à force d’être distrait, on succombe lorsque
surviennent les tentations. La superbe, l’orgueil
prend le dessus. Pourquoi? Parce qu’on n’a pas été
attentif à Dieu, à Ses inspirations, parce qu’on ne L’a
pas prié pour obtenir Son aide. Déjà on a l’orgueil
qui est très fort en nous. Mais si on est habituelle-
ment distrait, quand la tentation se présente, au lieu
de livrer le bon combat, on se révolte contre Dieu ou
contre les instruments qu’Il met sur notre route et
qui nous mortifient un peu, qui nous humilient.
L’orgueil prend le dessus, faute de vie intérieure,
faute d’union à Dieu.
Nous ne serons jamais trop attentifs à Dieu,
jamais! Penser à Lui, agir pour Lui, Le prier... cela
devrait être le soupir, la respiration de notre âme,
nuit et jour. Lui ne cesse de penser à nous à chaque
instant; Il est attentif aux moindres détails de nos
vies. Pas un cheveu de votre tête ne tombe sans Sa
permission, nous dit l’Évangile.
2
Tant d’amour pour
nous est inconcevable! Si nous réfléchissons le
moindrement, si nous nous attardons à cette sublime
vérité, si nous l’approfondissons, nous compren-
drons que nous ne pourrons jamais être assez
présents et attentifs à Dieu.
Un autre grand détriment de cette distraction qui
nous habite, c’est qu’elle nous rend un peu dur
envers le prochain. Quand on veut toujours s’amu-
ser et se distraire – remarquez-le – si le prochain a le
malheur de se mettre en travers de nos amusements,
s’il dérange un peu nos frivolités, on devient durs et
même méchants pour ces personnes-là. C’est cou-
rant chez les humains. Comment la miséricorde de
Dieu peut-elle venir sur moi dans ces dispositions?
Dans le «Notre Père» nous disons: «Pardonnez-
nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux
qui nous ont offensés...» C’est la mesure que Dieu
utilise envers les âmes.
L’Introït de la messe d’aujourd’hui, la Quasi-
modo, cite les paroles de saint Pierre: Comme des
enfants nouveau-nés, désirez ardemment le pur lait
spirituel.
3
C’est pour cette raison que je vous parle
de la distraction. «Désirez ardemment le pur lait
spirituel», c’est-à-dire «désirez ardemment les
choses de Dieu».
Le pur lait spirituel c’est ce qui nourrit l’âme. Le
nouveau-né désire le lait, parce que c’est son ali-
ment, il en a besoin. L’aliment de notre âme, c’est
Dieu même qui a poussé l’amour jusqu’à Se faire
Pain dans l’Eucharistie. Si vous êtes trop distraits,
vous ne recevrez pas votre aliment, vous n’en aurez
pas le profit. Il y aura des problèmes. «Désirez
ardemment...» dit l’apôtre Pierre. Quand on a un
désir dans le cœur, on n’est pas distrait! Dans
l’ordre humain on voit comment les personnes qui
désirent vraiment quelque chose peuvent avoir du
génie pour arriver à leurs fins.
Que nos ardents désirs ne soient que pour les
choses de Dieu. Aspirons vers Dieu et vers tout ce
qui Lui plaît. Sans désir, on s’étiole... on peut en
perdre la vie. Plus vous êtes attentif à Dieu, plus Il
Se communique. Mais plus vous êtes distrait, moins
Dieu Se donne. Et moins Il Se donne, plus vous per-
dez le goût des choses de Dieu. À un moment donné,
vous n’avez plus le goût pour la prière, plus de goût
pour les affaires de Dieu. Chez certaines saintes
âmes, la sécheresse peut être une épreuve, comme
dans le cas de sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus.
Mais les aridités et les dégoûts ne sont pas toujours
des épreuves. Parfois ce sont des châtiments. Parce
qu’on s’est adonné à l’amusement et aux distrac-
tions, on a perdu le goût des choses de Dieu, elles
nous sont devenues insipides.
Je vous laisse donc ce Bouquet spirituel: «Dési-
rez ardemment le pur lait spirituel». Le bon Dieu
ne Se laissera pas vaincre en générosité, soyez-en
assurés!
1.
S. Matth. 13, 3-8
2.
Cf. S. Luc 21, 18; S. Matth. 10, 29-30
3.
I S. Pierre 2, 2