Nul ne peut servir deux
maîtres
par Père Mathurin de la Mère de Dieu
Bien chers frères, bien chères sœurs, je voudrais
commenter avec vous quelques phrases de l’Évangile
de ce jour.
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Jésus commence par ces mots: Nul ne
peut servir deux maîtres... On peut se poser la ques-
tion: Qu’est-ce qu’un maître? Pour les écoliers, un
maître, c’est quelqu’un qui enseigne, qui forme
l’esprit; c’est quelqu’un qui nous oriente et auquel on
s’attache. Pour tous les humains, un maître, c’est
quelqu’un qui transmet ce qu’il sait à un autre. Un
maître, c’est aussi quelqu’un qui fait profession d’une
certaine discipline, d’un style de vie particulier, et qui
s’attache des disciples pour que ceux-ci le suivent.
Un maître peut être aussi quelqu’un sur qui on se
modèle. On regarde telle ou telle personne, et l’on
dit: «Voilà mon maître, mon modèle.»
Nul ne peut servir deux maîtres, nous dit
aujourd’hui Notre-Seigneur dans l’Évangile. Il faut
donc mettre, d’une part, le Maître, avec un «M»
majuscule — le grand Maître —, et d’autre part, tous
les autres maîtres, et savoir qu’on ne peut pas servir
les deux à la fois. Impossible! Jésus est catégorique.
On voudrait parfois réussir l’acrobatie de servir les
deux à la fois. Nul ne peut le faire, ou bien il haïra
l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et
méprisera l’autre. Impossible d’avoir son cœur, son
intelligence, toutes ses facultés au service de deux
maîtres à la fois.
Le Père Théodore Ratisbonne nous dit:
«L’homme, qui est fait pour aimer, n’est jamais sans
maître. Et le maître de l’homme est l’objet qu’il
aime, qui captive son cœur.» Qui est mon
maître? C’est l’objet qui captive mon cœur. Qui est
votre maître à chacun de vous? C’est l’objet qui cap-
tive votre cœur. Voilà votre maître! Si l’homme n’est
pas attaché à Dieu, le grand Maître, il s’attache forcé-
ment à autre chose: à des objets, à des personnes, à
des idées, à une situation, à un poste, à des biens
matériels, et toutes ces choses deviennent son maître,
deviennent son dieu!... L’homme devient un idolâtre.
On l’a mentionné il y a quelques instants: un
maître, c’est aussi quelqu’un qui transmet à un autre
des lois, une discipline. Si notre maître n’est pas
Dieu, si nous avons un autre maître que Lui, forcé-
ment nous suivons les lois, la discipline de ce maître,
c’est-à-dire les lois du monde, la discipline du
monde. Or, comme le dit l’apôtre saint Jean: Si
quelqu’un aime le monde, l’amour du Père n’est pas
en lui.
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Ce langage paraît légèrement négatif, mais c’est
vraiment l’Évangile. Jésus est un maître, le grand
Maître! Et après nous avoir dit nul ne peut servir
deux maîtres, Il termine le texte de ce jour par cette
phrase qui est un bijou: Cherchez donc d’abord le
royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous
sera donné par surcroît. C’est le secret de notre
grand Maître de faire comme s’Il démolissait tout, et
quand tout est démoli, il fait Son chef-d’œuvre à Lui.
Mais il faut commencer par ce qui nous paraît néga-
tif.
Dieu seul peut combler notre cœur
Nous connaissons bien la
phrase de saint Augustin:
«Vous nous avez faits
pour Vous, Seigneur, et
notre cœur gémit dans
une agitation incessante
aussi longtemps qu’il ne
cherche point en Vous
son aliment, son repos.»
Quel est l’homme qui n’a
pas expérimenté à un
moment ou l’autre, ou pour
de longs moments, la vérité
de cette phrase? Nous
sommes créés pour Dieu, et le cœur de l’homme
gémit, il est dans l’agitation incessante, aussi long-
temps qu’il ne cherche point en Dieu son aliment,
son repos... aussi longtemps que Jésus ne devient
pas SON Maître.
Nul ne peut servir deux maîtres... Il ne faut pas
l’oublier. Si nous aimons les choses du monde, Jésus
n’est pas notre maître. Ou il aimera l’un et haïra
l’autre... dit l’Évangile. C’est la parole de l’Évangile
dans toute sa force; ce n’est pas une parole inventée
par des hommes d’Église, mais la Parole de Dieu
même! C’est une parole terrible!
Dans la mesure où l’amour du créé s’insinue en
nous, l’amour de Dieu diminue et nous commençons
à nous éloigner de Lui, à détester tout ce qui regarde
Son service. Nous avons tous connu des personnes
qui, ayant fait profession de servir Dieu et marchant
dans le bon chemin, nous ont, à un moment donné,
mis en face d’un désastre, d’une catastrophe. Ces
âmes qui semblaient aimer Dieu se sont détournées
de Lui et sont devenues Ses ennemis. Que s’est-il
passé?... Soyons-en sûrs, mes frères et mes sœurs, de
tels revirements n’arrivent pas à l’improviste, du jour
au lendemain. Le cœur était partagé entre Dieu et le
monde et l’inévitable est survenu. Nul ne peut servir
deux maîtres. Il faut le croire; il faut s’en convaincre
et faire un sérieux examen de conscience.
Dieu n’admet pas de partage; Il est un Dieu
jaloux!... Il veut que toute notre attention, toute
notre affection, toutes nos énergies, toutes nos puis-
sances soient orientées vers Lui. Et pour cause! C’est
Lui qui nous a donné tout ce que nous possédons;
tout en nous Lui appartient. Quand nous nous
détournons de Lui pour Lui préférer quoi que ce soit:
des idées personnelles, des biens matériels, des per-
sonnes... on offense le bon Dieu; on sert un double
maître.
Jésus dit ailleurs dans l’Évangile: Qui n’est pas
avec Moi est contre Moi.
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Si l’on n’est pas à 100%
pour Dieu, on est contre Lui. Et l’Apocalypse nous
avertit: Parce que tu es tiède... parce que tu es ni
chaud, ni froid, Je te vomirai de Ma bouche...
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On
essaie parfois d’être des jongleurs dans l’ordre spiri-
tuel. Vous savez ce que c’est qu’un jongleur? C’est
un habile personnage qui réussit toutes sortes de
tours d’adresse avec des boules, des cerceaux ou
autres objets; il fait des acrobaties. On veut parfois
faire cela avec Dieu. On veut faire les acrobates! On
veut Le servir, Lui, et en servir d’autres en même
temps. C’est là la plus dangereuse des illusions!
Ce qui conduit l’Église à la ruine
Mes frères et mes
sœurs, qu’est-ce qui
amène la décadence
de l’Église? Pourquoi
y a-t-il si peu de vrais
chrétiens? Des vrais!
Pourquoi les saints
sont-ils si rares? La
réponse est dans
l’Évangile
d’aujourd’hui. On ne
prend pas au sérieux
cette parole de Notre-Seigneur: Nul ne peut servir
deux maîtres. On se dit: «Oui, la phrase est forte...
mais tout de même, il ne faut pas exagérer.» Jésus
savait très bien la force des mots et Il les a employés.
Nul ne peut servir deux maîtres. Nous sommes
tous condamnés, à différents degrés, par cette parole.
Ce n’est pas parce qu’on est en avant en train de prê-
cher qu’on est mieux que les autres. On se condamne
les premiers. Il faut se condamner si nous voulons
que la grâce de Dieu vienne en nous. Pourquoi,
encore une fois, l’Église est-elle rendue si creux?
Parce qu’il manque de saints, il manque de cette
classe de gens qui ne jouent pas, qui ne balancent pas
entre Dieu et les autres maîtres, mais qui se donnent
entièrement à Dieu. C’est ce que le bon Dieu attend
de Ses enfants: le don total.
Dans cette ligne de pensée, il y a un fait assez
frappant dans l’Ancien Testament. Dieu apparut à
Josué,
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et après lui avoir donné des directives que lui
et les siens devaient suivre fidèlement pendant les
sept jours à venir, Il l’assura de la victoire, c’est-à-
dire la prise de Jéricho. Dieu terminait Ses instruc-
tions par ces paroles: «Lorsque le son des trompettes
retentira plus aigu, tout le peuple poussera une
immense clameur, et soudain les murailles de la ville
s’écrouleront de fond en comble.» Josué et ses com-
battants exécutèrent à la lettre les ordres du Sei-
gneur. Le septième jour, Josué dit au peuple:
«Criez, car Yahweh vous livre la ville!... Tout l’argent
et tout l’or, tout objet de bronze et de fer seront
consacrés à Yahweh: au trésor de Yahweh ils entre-
ront.» Le cri de guerre s’éleva, les trompettes son-
nèrent, à l’instant les murailles s’écroulèrent et les
fils d’Israël s’élancèrent dans la place et la prirent.
De Jéricho, Josué envoya ensuite des troupes
contre Haï, mais malgré leur nombre, les combat-
tants s’enfuirent lamentablement devant les hommes
d’Haï. «Le cœur du peuple se fondit et devint de
l’eau,» dit la Bible. Plongés dans la désolation, Josué
et les anciens d’Israël tombèrent face contre terre
devant l’Arche, suppliant Dieu jusqu’au soir. «Israël
a péché, dit le Seigneur à Josué; ils ont transgressé
Mon Alliance... Quelqu’un s’est approprié des objets
qui M’étaient réservés... Je ne serai plus avec vous, à
moins que vous ne détruisiez l’anathème du milieu
de vous.»
Dès le matin, Josué fit défiler tout le peuple
d’Israël, tribu par tribu. Un certain Achan, de la
tribu de Juda, avoua sa faute: «J’ai péché contre le
Seigneur. J’ai vu parmi les dépouilles un fort beau
manteau d’écarlate, 200 pièces d’argent et un lingot
d’or. Je m’en suis emparé, et je les ai cachés sous
terre, au milieu de ma tente.» Il remit à Josué les
objets dérobés et fut puni selon les prescriptions de
Dieu. L’armée marcha ensuite contre Haï et, cette
fois, elle fut victorieuse et s’empara rapidement de la
ville.
La leçon est forte! Voyez-vous, toute l’armée avait
été défaite, tout le monde a souffert et a perdu à
cause d’un individu qui s’était approprié ce qui
appartenait à Dieu. Son amour désordonné pour les
biens matériels l’avait amené à désobéir aux ordres
de Dieu, à tricher. Il s’était fait une petite idole. Et
nous, mes frères et sœurs, est-ce que nous n’aurions
pas de petites idoles qui font obstacle aux desseins de
Dieu?... Pourquoi tant de défaillances dans nos vies?
On a parfois la tentation de dire: «Mon Dieu,
m’abandonnez-Vous? Que se passe-t-il?» Il faut
fouiller, gratter! Il y a peut-être, dans un coin de
notre cœur, une petite idole qu’on n’a pas jetée aux
vidanges, au rebut. Parfois ce n’est pas grand-
chose... une petite idole qu’on chérit, quelque chose
auquel on voue un culte! Il y a peut-être une partie
de notre cœur, de notre esprit, de nos forces que l’on
dérobe à Dieu?
Saint Jean disait aux premiers chrétiens: Gardez-
vous des idoles, mes petits enfants...
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Nous ne
sommes pas de vrais serviteurs de Dieu tant et aussi
longtemps que nous conservons une petite idole, ce
quelque chose que l’on n’est pas disposé à sacrifier, si
tel est le bon plaisir de Dieu. C’est là le grand obs-
tacle à l’amour de Dieu.
Ne vous inquiétez pas…
Plus loin dans l’Évangile d’aujourd’hui, Jésus dit:
Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne
moissonnent, et ils n’amassent pas dans des gre-
niers; et votre Père céleste les nourrit. N’êtes-vous
pas beaucoup plus qu’eux?... Considérez comment
croissent les lis des champs: ils ne travaillent ni ne
filent. Cependant Je vous dis que Salomon lui-même
dans toute sa gloire n’a pas été vêtu comme l’un
d’eux. Si Dieu revêt ainsi l’herbe des champs, qui
existe aujourd’hui, et qui demain sera jetée dans le
feu, combien plus vous-mêmes, hommes de peu de
foi! Ne vous inquiétez donc pas... car ce sont les
païens qui se préoccupent de toutes ces choses.
J’aimerais faire un petit commentaire à propos de
cette parole de Jésus: Ne vous inquiétez pas! Par-
fois, notre manque de confiance vient de ce que notre
conscience nous dit que nous avons des petites
choses que nous n’avons pas données au bon Dieu et,
à cause de cela, nous n’avons pas la confiance totale,
absolue que nous devrions avoir envers Dieu. Des
reproches intérieurs nous rappellent que nous ne
sommes pas entièrement donnés à Dieu, parce que
nous Lui refusons de petites, parfois de grandes
choses. Notre cœur est inquiet; on appréhende qu’Il
nous traite comme nous Le traitons nous-mêmes. Le
bon Dieu est très miséricordieux, très généreux, mais
nous Le mettons souvent à notre niveau. Nous
disons: «Je suis chiche avec le bon Dieu, Il va sûre-
ment être chiche avec moi.»
Il ne faut pas s’inquiéter, mes frères et sœurs,
mais il faut s’humilier constamment. D’ailleurs,
quoi que nous fassions, nous sommes toujours
indignes des grâces de Dieu: elles sont un don gra-
tuit de Sa libéralité. Oui, s’humilier et prendre de
sincères résolutions pour progresser dans l’amour de
Dieu: voilà la solution. Et il faut avancer aussi.
La vraie humilité fait qu’on reconnaît ses torts et
qu’on veut changer, on veut s’améliorer et progres-
ser. La vraie humilité veut s’approcher de Dieu.
Pourquoi l’humilité? Pour nous approcher de Dieu.
Et voyons la dernière phrase de l’Évangile
d’aujourd’hui, ce petit bijou: Cherchez d’abord le
royaume de Dieu et Sa justice et tout le reste vous
sera donné par surcroît. Tout d’abord, avant tout,
chercher le royaume de Dieu, sacrifier toutes nos
idoles, donner à Dieu la première place dans notre
vie, faire passer le bien spirituel avant le matériel. En
un mot, aimer Dieu de tout notre cœur, de toute
notre âme et de toutes nos forces et notre prochain
comme nous-mêmes
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ainsi qu’Il nous l’a commandé.
Faisons cela et tout le reste sera donné par surcroît,
dit Jésus.
Et qu’est-ce que le surcroît? C’est tout ce dont
nous avons besoin tant dans l’ordre matériel que
dans l’ordre spirituel. Occupons-nous de Dieu
comme Il le mérite et Sa Providence s’occupera de
nous, au-delà de toute espérance. Pour ceux qui
recherchent le royaume de Dieu et sa justice, le Saint-
Esprit vient avec le surcroît. Il vient avec Ses dons,
avec Ses fruits dont saint Paul nous parle dans
l’épître d’aujourd’hui: la charité, la joie, la paix, la
patience, l’affabilité, la bonté, la longanimité, la
douceur, la confiance, la modestie, la continence, la
chasteté.
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C’est le Saint-Esprit qui fait les saints; Il les crée
de toutes pièces. Il faut, bien entendu, la collabora-
tion, l’effort des âmes. Le royaume des Cieux souffre
violence et il n’y a que les violents qui l’emportent,
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dit Jésus; c’est-à-dire que l’œuvre de notre sanctifica-
tion ne se fait pas sans effort et qu’elle n’est pas
l’affaire d’un jour. Il faut se remettre à la tâche
chaque jour, avec persévérance. Celui qui persévé-
rera jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé.
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Le but en
vaut bien la peine, il vaut toutes les peines du monde.
Les grands bienfaiteurs de l’humanité
Quels sont ceux qui ont marqué et fait le plus de
bien à l’humanité, à leur entourage? Ce sont les
Saints, les grands missionnaires, parfois mission-
naires dans leur couvent, comme sainte Thérèse de
l’Enfant-Jésus, ou dans un ermitage, comme saint
Charbel Makhlouf ou saint Charles de Foucauld.
Les vrais serviteurs de Dieu se sont sacrifiés, ils Se
sont offerts à Dieu tous les jours; ils ont refait leur
sacrifice chaque jour. Et le bon Dieu, en échange, en
a fait des saints. Ils ont été les soutiens de l’Église,
des sauveurs d’âmes, de vivants modèles et émules
pour les chrétiens de tous les siècles. La puissance de
Dieu n’a pas diminué... Il peut et Il veut encore faire
de nous des saints. Tout ce qu’Il nous demande, c’est
notre don sans réserve, sans calcul. «Nul ne peut
servir deux maîtres.» C’est un langage qui nous fait
mal, mais les fruits du Saint-Esprit viennent, et un
des fruits, – vous l’aurez remarqué –, c’est la joie, la
paix. Quand on a tout sacrifié, quand on s’est fait
mal pour le bon Dieu, Il vient Lui-même avec Sa joie,
Sa paix à Lui, non pas une joie et une paix selon le
monde.
Mes frères, mes sœurs, soyons des âmes géné-
reuses qui immolent l’autre maître. Il faut le sacri-
fier, il faut l’oublier. Demandons cette grâce, par
l’intermédiaire de notre bonne Mère du Ciel. Qu’Elle
nous obtienne du Saint-Esprit la générosité, la force,
pour sacrifier ce mauvais maître qui peut exister en
nous à différents degrés.
Au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit et
de la Mère de Dieu. Ainsi soit-il.
1.
S. Matth. 6, 24-33
2.
I S. Jean 2, 15
3.
S. Matth. 12, 30
4.
Apoc. 3, 16
5.
Cf. La Sainte Bible, Livre de Josué, chap. 6 et 7.
6.
I S. Jean 5, 21
7.
Cf. S. Luc 10, 27
8.
Gal. 5, 22-23
9.
S. Matth. 11, 12
10.
S. Matth. 10, 22