Préparez les voies du
Seigneur
par Père Mathurin de la Mère de Dieu
Nous sommes entrés, mes chers frères et sœurs,
dans le saint temps de l’Avent qui prépare la grande
fête de Noël. Les fêtes sont grandes, importantes,
selon le soin apporté à leur préparation. Du seul
point de vue humain, même si souvent les gens ne
savent pas exactement ce qu’ils fêtent à Noël, voyez
tous les préparatifs entourant cette célébration. Que
d’activités, de brouhaha, d’allées et venues, de mises
en scène! C’est incroyable tout ce que le monde peut
consacrer d’énergie à préparer cette fête parce que
inconsciemment, du moins dans sa tradition, Noël
est pour eux une grande fête. En effet, Noël est une
des grandes fêtes de l’année. Et je le redis, l’impor-
tance des fêtes est proportionnée au soin que l’on
apporte à s’y préparer.
C’est l’objet du sermon d’aujourd’hui: la prépara-
tion que nous devons nécessairement apporter aux
fêtes en général, mais tout particulièrement à celle
que nous célébrerons bientôt, la grande fête de Noël,
la naissance de l’Enfant-Dieu.
L’Évangile du dernier dimanche de l’Avent nous
parle de saint Jean-Baptiste prêchant un baptême de
pénitence afin d’ouvrir les voies au Seigneur, de pré-
parer Sa venue. Tout le ministère, toute la mission
de saint Jean-Baptiste se résume à cette préparation
des voies du Seigneur. Sa vie, ses énergies, sa sain-
teté, son don de prophétie sont consacrés, destinés à
cette grande mission. Et de quelle façon saint Jean-
Baptiste prépare-t-il les voies du Seigneur? En
prêchant un baptême de pénitence et en disant aux
foules: Préparez le chemin du Seigneur, redressez
devant Lui les sentiers. Que toute vallée soit com-
blée; que toute montagne et que toute colline soient
abaissées. Que les voies tortueuses deviennent
droites, que les raboteuses soient aplanies: Alors
tout homme verra le salut qui vient de Dieu.
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Pour voir le salut qui vient de Dieu, saint Jean-
Baptiste nous exhorte donc à faire pénitence. Et de
quelle façon? La grande pénitence à laquelle il nous
exhorte, c’est l’ajustement, «l’alignement» de nos
vies. Les mécaniciens savent ce que veut dire «ali-
gner un véhicule»
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; par un réglage des roues avant,
on empêche le véhicule de dévier en roulant. Le
grand message de saint Jean-Baptiste, son invitation,
c’est de nous détacher de tout ce qui est contraire à
Dieu, de tout ce qui est tortueux dans nos vies, de
tout ce qui ne va pas en droite ligne vers Dieu.
En même temps qu’il exhorte à aplanir les mon-
tagnes — on pourrait dire la haute montagne de
notre orgueil — il nous dit aussi de combler les val-
lées. C’est vraiment le propre des orgueilleux que
nous sommes d’être fiers de nous-mêmes, enthou-
siastes de notre personne un jour, mais tout abattus
le lendemain. Autant on peut être content de soi,
autant on peut se retrouver dans le fond du gouffre,
déprimé, parce qu’on a réalisé sa misère, on s’est
rendu compte, comme on dit familièrement, qu’on
n’était «rien de rare». À cause de l’orgueil, nous
allons ainsi de haut en bas... et par des chemins tor-
tueux. Saint Jean-Baptiste dit: redressez tout cela,
aplanissez les voies du Seigneur, allez contre ces ten-
dances afin de reconnaître le salut du Seigneur.
Dans quelques jours, nous célébrerons la belle
grande fête de Noël. Pour reconnaître le petit Jésus,
pour être capable de Le contempler, je dirais pour
qu’Il Se manifeste à nous, il nous faut, mes frères et
sœurs, nous appliquer à redresser notre conduite et
toute notre vie. Redresser les voies du Seigneur, c’est
aussi être attentif à l’action de Dieu dans nos vies, à
la manifestation de Sa très sainte Volonté pour s’y
conformer, s’y ajuster. Jésus veut Se manifester au
monde et spécifiquement à chacun de nous, d’une
façon très personnelle.
En quelque sorte, la saison de l’Avent est compa-
rable au purgatoire. Le purgatoire est un lieu de
pénitence, de purification, de rectification, d’ajuste-
ment. Par la souffrance du purgatoire, tout ce qui a
été tortueux dans nos vies, tout ce qui a été raboteux
est aplani, redressé.
Selon l’enseignement de plusieurs Saints, la plus
grande souffrance du purgatoire vient du fait que les
âmes voient clairement tout ce qui a déplu à Dieu
dans leur vie. Elles réalisent qu’elles sont allées à
l’encontre de l’amour infini de Dieu, malgré toutes
Ses manifestations de bonté et de miséricorde à leur
endroit, malgré Sa divine Providence toujours atten-
tive à leurs besoins. Cette prise de conscience, cette
expérience de l’amour infini de Dieu est le plus grand
tourment des âmes du purgatoire. Le bon Dieu avait
planifié leur vie pour les amener à un haut degré de
sainteté, chacune d’elles, et elles ont l’immense dou-
leur de ne pas avoir correspondu aux prévenances
d’un Dieu si bon. C’est leur plus grand tourment.
Ce qui veut dire que la souffrance du purgatoire
est essentiellement une souffrance d’amour. Ces
âmes sont aimantes, éprises de Dieu, elles en sont
peinées au-delà des mots, en sorte que même si le
bon Dieu leur disait: «Venez, venez, joignez-vous à
Moi», elles ne le pourraient même pas, car elles se
sentent trop indignes de cet Amour. Elles en
souffrent; cette souffrance les consume et consume
tout ce qui est contraire à Dieu. Mais cet amour qui
les fait souffrir est un amour sans liberté, parce que,
au moment de la mort, l’âme est fixée pour l’éternité.
Ce qu’elle a fait durant sa vie avec pleine liberté est
fixé pour l’éternité. Après la mort, nous ne pouvons
plus choisir entre le bien et le mal, entre l’amour de
Dieu et l’amour de soi, de la créature, l’amour du
monde. Au purgatoire il n’y a plus de liberté.
Et voici le parallèle que je désire faire, mes frères
et sœurs, entre le purgatoire qui est un temps de
pénitence et l’Avent qui est aussi un temps de péni-
tence. Pourquoi ne pas faire la même chose que les
saintes âmes du purgatoire, mais en toute liberté,
vraiment par un acte de volonté, par un acte d’amour
libre: «Mon Dieu je veux librement, par un acte de
ma volonté, souffrir de ce qui Vous déplaît dans ma
vie. Je veux m’efforcer d’avoir de la peine pour tout
ce qui est contraire à Votre volonté dans ma vie.» Ce
n’est pas une peine négative, c’est une peine d’amour.
Il va bientôt venir ce petit Jésus, Il veut Se mani-
fester à moi. Mes voies sont-elles redressées? Hélas!
non, il y a tant d’éléments tortueux dans ma vie, tel-
lement de choses peut-être contraires à l’amour de
Dieu, pas toujours dans des matières très graves.
Pensons à tout ce qui devra être purifié au purga-
toire, à tout ce qui serait indigne d’aller directement
au Ciel au moment de la mort. Tout ce qui est
indigne de Dieu réclame purification.
Ayons cette peine, qui n’est pas simplement natu-
relle, cette peine d’avoir eu de l’agrément sur la terre
aux dépens de Dieu. Cultivons cette peine, ce regret,
par des vues de foi. C’est ce que font les âmes du
purgatoire, mais sans le mérite de la liberté. Moi,
librement, pour préparer les voies du Seigneur, je
veux cultiver cette peine, ma première pénitence, et
corriger ce qui déplaît à Dieu.
Préparons-nous avec application à la belle fête de
Noël. Disons à Jésus: «Mon Dieu, Vous allez venir
et je voudrais tellement pénétrer dans Vos divins
mystères, je voudrais tellement être en communion
avec Vous, entrer dans Votre intimité, être en tout
conforme à Votre bon plaisir. Mais voilà... j’ai tous
mes goûts humains, naturels, qui sont opposés à
Vous, je veux au moins en avoir de la peine...» Appli-
quons-nous à cette peine d’amour. Jésus-Enfant a
laissé Son Ciel par amour pour nous, Il veut nous
communiquer Sa sagesse. Mais comment pourrons-
nous pénétrer Ses leçons si nous demeurons si terre à
terre?
Bien souvent les personnes disent: «Ah! moi je ne
ressens aucune peine d’aller contre Dieu...» La vraie
contrition est une grâce. Il faut demander au bon
Dieu ces sentiments de vraie contrition: «Mon Dieu,
donnez-moi la peine, le regret de tout ce qui Vous
déplaît dans ma vie, autant dans les détails que dans
les plus grandes fautes, daignez m’accorder cette
grâce!» Pensez bien qu’au purgatoire, sans liberté,
cet état de souffrance purifie les âmes et les amène à
l’état de sainteté à laquelle Dieu les destinait. Imagi-
nez maintenant l’effet que ces mêmes actes d’amour,
faits en toute liberté, produit sur le Cœur de Dieu.
L’Église compare les quatre semaines de l’Avent
aux quatre mille ans d’attente, d’aspiration de
l’humanité à la venue du Messie. Et c’est cela que
doit être aussi notre Avent, mes frères et mes sœurs,
un état d’aspiration vers Dieu, vers ce divin Enfant
qui va venir. Sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus nous
fait chanter: «Et moi je choisis pour mon purgatoire,
Ton amour brûlant, ô Cœur de mon Dieu». Notre
maîtresse spirituelle nous enseigne que c’est l’amour
brûlant de Dieu qui doit être notre purification, notre
purgatoire.
Cet amour ne va pas sans souffrance, c’est un
amour qui fait mal et qui en même temps nous rem-
plit de joie. Il y a là un paradoxe, mais qui se com-
prend un peu lorsqu’on considère l’amour humain.
Quand vous aimez quelqu’un, vous en souffrez et en
même temps vous éprouvez la joie de l’aimer. Souf-
france et joie, il y a les deux, et parfois il est difficile
de dire lequel des deux est le plus grand ou de la
souffrance ou de la joie. Il en est ainsi parce que la
terre n’est pas le Ciel; un jour, au Ciel, le bonheur
sera sans mélange, sans aucune souffrance.
Chers frères et sœurs, je vous invite d’une façon
spéciale, avant Noël, au recueillement, à ne pas vous
laisser distraire tout en étant actifs, présents à votre
devoir. Préparons la venue de l’Enfant-Jésus en
compagnie de la Sainte Mère de Dieu et du bon saint
Joseph. Soyons attentifs à Jésus, pensons à compen-
ser pour l’humanité qui, en général, prépare Noël
dans la frivolité. Au lieu de jeter la pierre et dire:
«Ah! le monde est léger!», disons plutôt: «Mon
Dieu, pardonnez-leur, ils ne savent pas la grandeur
du Mystère de Noël. Moi-même je devrais savoir, et
voyez comme je suis distrait, léger, peu attentif. Je
me laisse encore gagner par le clinquant, pardonnez-
moi, aidez-moi à bien préparer Votre venue.»
Noël sera pour nous une journée du Ciel dans la
mesure où nous aurons mis de côté ce qui déplaît à
Dieu, la vaine recherche des plaisirs et des consola-
tions de la terre. Rappelons-nous cette formule
inspirée de notre Père: «Quand la terre manque, le
Ciel Se penche».
C’est la grâce que je demande pour moi-même et
pour chacun de vous, que nous soyons attentifs à
l’Enfant-Jésus qui va venir. Préparons les voies du
Seigneur afin de connaître le salut qui vient de Dieu.
Au Nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
et de la Mère de Dieu. Ainsi soit-il.
Sermon
pour
l’Avent
1.
S. Luc 3, 4-6
2.
ajuster le parallélisme des roues