Réveillez Votre
puissance,
Seigneur et venez!
par Père Mathurin de la Mère de Dieu
Chers frères et sœurs, durant le temps de
l’Avent, l’Église nous invite à entrer dans les dispo-
sitions des Prophètes, des Patriarches, de tous ces
Saints de l’Ancien Testament qui soupiraient après
la venue du Messie, du Libérateur.
Avant la venue du Rédempteur, la situation du
monde n’allait pas bien. Tous le sentaient. Les
enfants d’Israël se disaient: «Il est temps que le
Messie, le Rédempteur vienne. Les choses vont de
mal en pis. Nous avons besoin qu’Il vienne nous
sauver.» C’est dans cette même disposition que
l’Église nous met durant l’Avent; elle nous fait de
nouveau prendre conscience que, sans Jésus, ça ne
va pas bien sur la terre.
L’Église nous exhorte à nous mettre dans les
bonnes dispositions pour bien recevoir notre
Rédempteur, pour Le contempler, pour entrer dans
Sa pensée. Dans l’oraison de la messe du qua-
trième dimanche de l’Avent, nous faisons cette
supplique à Dieu:
Réveillez Votre puissance, Seigneur, et venez.
Employez Votre grande force à nous secourir,
pour qu’une indulgente pitié vienne hâter par
Votre grâce ce qu’arrêtent nos péchés.
Et le Verbe S’est fait chair
Et comment cette grande force viendra-t-elle
nous secourir? Lorsqu’Il viendra en ce monde, le
Rédempteur va Se revêtir de faiblesse. Il va
S’anéantir, Se faire faible, tout petit. Quel mystère
insondable de la Sagesse de Dieu, mystère très dif-
ficile à comprendre pour nous pauvres humains
conçus dans le péché, surtout le péché d’orgueil.
Ce Dieu immense, infiniment puissant et
fort, a dû mettre en œuvre une puissance et
une grande force pour Se rapetisser, parce
que c’est tellement loin de Sa nature divine.
Il S’est fait tout petit, Il S’est anéanti pour
venir œuvrer notre salut.
Nous touchons ici, en quelque sorte, à l’essence
même du christianisme, à l’essence de ce que ce
Messie vient nous enseigner. Sa grande force, c’est
de S’anéantir. Sa grande puissance, c’est de Se
diminuer, de Se réduire à tout, tout, tout petit, de
Se faire dépendant, de Se faire pauvre, humble. Sa
grandeur infinie disparaît. Et c’est en S’abaissant
que Sa grande force va vaincre toutes les forces du
mal et terrasser tous les ennemis de notre salut, les
ennemis de notre bien.
Nous contemplerons ce petit Enfant, ce Poupon
fragile, qui est venu souffrir, S’humilier, S’abaisser,
S’anéantir dans des conditions douloureuses: Il
vient la nuit dans une grotte froide et humide, mal-
odorante, en la compagnie des animaux. Dieu Lui-
même a employé Sa grande puissance à Se
rapetisser, à Se faire totalement dépendant,
humble, dans une pauvreté extrême. C’est cette
Sagesse que Dieu a voulu nous manifester.
Mais qu’est-ce qui a motivé notre Sauveur à
S’anéantir ainsi? Son amour infini. Il aime
l’homme, Il nous aime tellement! Pour nous avoir
avec Lui, il Lui fallait nous montrer le chemin. Il a
vu dans quel marasme, dans quel pétrin, dans quel
bourbier l’homme était tombé. Et Il a décidé de
l’en sortir par ce moyen: Il S’est rapetissé de toutes
les manières. Dans Son amour infini, pour gagner
le cœur de l’homme, Il a employé toute Sa puis-
sance à S’anéantir, à Se réduire à cet état de fai-
blesse et de dépendance.
C’est certainement une des plus importantes
vérités qu’il nous faut comprendre à l’approche de
ce grand mystère de Noël, mystère de salut, mys-
tère de rédemption qui commence. Et c’est par le
même mystère d’abaissement que le salut de
l’humanité va se refaire.
Il semble humainement impossible à l’homme
de se faire petit, de s’anéantir, de se faire obéissant,
de se faire pauvre, d’aimer toutes ces choses si
contraires à la nature. Tout au long de ce temps de
Noël, répétons cette supplique de notre cœur: mon
Jésus, donnez-moi Vos sentiments. Employez
Votre puissance à transformer mon cœur, à le
rendre semblable au Vôtre. Mon Jésus, mon
Dieu, employez Votre puissance à vaincre
cet obstacle d’orgueil que je porte en moi,
cet obstacle de vanité, de suffisance, d’indé-
pendance, cette peur de souffrir.
La Lumière brille dans les ténèbres...
...et les ténèbres ne L’ont pas comprise.
1
Les
justes, les âmes sincères qui aimaient Dieu, dési-
raient le salut, souffraient pour que ce salut arrive.
Mais, en général, d’une façon très humaine on se
figurait le Messie accomplissant des prodiges qui
dépassent les capacités ordinaires des hommes.
L’évangile du 2
e
dimanche de l’Avent nous aide
à comprendre un peu le mystère entourant ce Dieu
fait homme. Aux disciples envoyés par Jean-Bap-
tiste pour demander à Jésus: Es-Tu Celui qui doit
venir ou devons-nous en attendre un autre? Il
répondit: Allez raconter à Jean ce que vous enten-
dez et ce que vous voyez. Les aveugles voient, les
boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les
sourds entendent, les morts ressuscitent, les
pauvres sont évangélisés. Jusque-là, c’est vrai-
ment comme les Juifs imaginaient le Messie. En
énumérant la liste de ces prodiges attendus, Jésus
leur démontre qu’Il les réalise. Mais suit aussitôt
cette parole mystérieuse: Et bienheureux est celui
pour qui Je ne serai pas une occasion de chute.
2
Malgré tous ces prodiges que le Sauveur a accom-
plis, peu nombreux sont ceux qui ont cru en Lui, il
y a deux mille ans, et jusqu’à aujourd’hui.
Justement parce que, à Noël, Jésus commence
Sa vie en Se faisant petit bébé, humble, dépendant,
soumis, docile, pauvre, sujet à la souffrance, sujet à
toutes les contrariétés des humains, sujet aux
contretemps des événements et de la nature, des
intempéries. Ce Dieu incarné Se laisse incommo-
der par toutes ces choses comme le plus fragile, le
plus petit des mortels. C’est ainsi qu’Il commence
Sa vie. Tantôt, Il va aller beaucoup plus loin, Il va
nous conduire jusqu’à la Croix. Bienheureux celui
pour qui Je ne serai pas une occasion de chute, une
occasion de scandale.
Pour répondre à la pensée de l’Église qui sou-
met ces textes à notre méditation durant l’Avent, je
vous invite, mes frères et mes sœurs, à mettre vos
cœurs dans cette disposition d’humilité, cette dis-
position de prendre tout ce qui est contraire à notre
nature orgueilleuse, cette nature sensuelle qui aime
jouir, qui veut profiter de la vie, qui veut avoir du
bon temps. Notre Rédempteur nous montre exac-
tement le contraire. Et tout ce qui est contraire à
notre nature nous effraie, nous fait peur.
La Croix, scandale pour les mondains
À toutes les époques, l’humanité a été sans
cesse en proie à la souffrance. Et dans les temps
actuels, ce n’est un secret pour personne, la souf-
france est de plus en plus grande, de plus en plus
universelle. Elle s’impose à tous, qu’on la veuille
ou non. Mais plus que jamais, on essaie de s’en
distraire et de la fuir. Qui n’a pas entendu ces com-
mentaires: «Pourquoi vivre? À quoi bon vivre?»
J’ai même entendu des enfants dire à leurs parents:
«Je n’ai pas demandé à vivre, je ne vous ai pas
demandé de venir au monde.»
On ne veut pas souffrir. C’est rendu loin, au
point que les gens souffrants peuvent maintenant
demander l’aide médicale à mourir. On me rappor-
tait que les cliniques spécialisées ont de longues
listes d’attente pour ceux qui veulent mettre fin à
leurs jours. Pour les gens sans foi, les grands
malades et les vieillards impotents ne sont plus
utiles à la société, puis ils souffrent pour rien. Le
personnel médical propose très finement à leur
entourage d’abréger leurs jours. Selon la mentalité
qui domine dans la société actuelle, il faut éviter à
tout prix de souffrir. C’est une mentalité diabo-
lique.
Quand Jésus annonça à Ses Apôtres qu’il fallait
qu’Il allât à Jérusalem, qu’Il souffrît beaucoup de
la part des anciens, et des scribes, et des princes
des prêtres, et qu’Il fût mis à mort… Pierre, Le
prenant à part, commença à Le reprendre, en
disant: À Dieu ne plaise, Seigneur; cela ne Vous
arrivera point. Mais Jésus, Se retournant, dit à
Pierre: Arrière, Satan; tu M’es un sujet de scan-
dale, car tu n’as pas le goût des choses de Dieu,
mais des choses des hommes.
3
Jésus est allé
jusqu’à appeler Simon-Pierre un Satan, parce qu’il
raisonnait à la manière des hommes et non selon la
pensée de Dieu.
Mes frères et sœurs, le monde souffre beaucoup
actuellement. Il faut bien entrer dans les vues de
Dieu et ne pas penser comme des hommes. Mais
comment est-il possible pour vous et moi de ne pas
raisonner comme des humains? C’est en suspen-
dant notre raisonnement, notre évaluation
humaine, pour appliquer nos facultés intérieures,
notre cœur, toute notre âme, à nous soumettre
humblement à Dieu, pour accepter la souffrance,
les maux, les contradictions qui viennent de toutes
sortes de façons.
Ne commentons pas trop les souffrances et les
événements qui arrivent. On peut se relayer de
l’information au besoin. Mais attention! La souf-
france nous est tellement contraire que facilement
on peut faire des commentaires négatifs, on peut
entraîner son prochain dans un état d’âme
contraire à Dieu. Il faut être très attentif à l’humi-
lité, à l’amour et à l’acceptation de la souffrance en
esprit de foi. Il faut tout regarder dans la perspec-
tive du petit Jésus, qui va éventuellement mourir
sur la croix pour notre salut.
Quand Jésus est né, la terre entière était dans
une ignorance totale du mystère de la Croix, parce
que cette vérité est tellement contraire à l’humain.
Le péché originel a complètement obscurci notre
intelligence, notre compréhension des manières de
Dieu. Le péché nous a tarés. On n’aime pas se faire
dire qu’on est des tarés, mais le péché originel nous
a réellement tarés. Et au péché originel commis il y
a six mille ans, nous avons ajouté la somme de nos
péchés personnels.
Qu’est-ce qui nous a tarés, qu’est-ce qui nous a
enlevé cette intelligence, cette compréhension des
choses de Dieu? C’est ce venin infernal d’orgueil,
d’indépendance. On ne veut pas dépendre, on ne
veut pas obéir. Et le petit Enfant qui vient, c’est ce
qu’Il nous montre d’abord: l’humilité et la dépen-
dance, pour réparer ce mal.
Le monde allait mal quand Jésus est venu sur la
terre. Qu’est-ce qu’Il a fait? Il S’est anéanti, dit
saint Paul, prenant la forme d’esclave… Il S’est
humilié Lui-même, Se faisant obéissant jusqu’à la
mort, et la mort de la croix.
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Conscient de notre
fragilité, de notre faiblesse, de notre ignorance, de
notre incapacité à percevoir ces mystères, Jésus est
venu Lui-même nous montrer l’exemple. Avec un
amour infini, Il S’est fait petit, Il S’est fait
esclave, Il S’est anéanti, et Il est monté
jusqu’au Calvaire pour opérer notre salut.
On ne le répétera jamais assez.
Si je vous mentionne ces souffrances, mes
frères et mes sœurs, c’est pour démontrer la néces-
sité d’un salut. Dieu va de nouveau Se manifester.
Si l’humanité entre dans ce temps de souffrance
plus intense, c’est que Dieu veut faire de nouveau
une œuvre de salut. Il faut croire à cette œuvre de
salut et y adhérer de la façon que Jésus l’a accom-
plie: volontairement, de la crèche au Calvaire, Il
S’est fait petit, Il S’est anéanti, Il S’est fait dépen-
dant.
Souffrir en aimant
Pour sauver ce monde qui va si mal
aujourd’hui, il faudra des hommes qui, à la suite de
Jésus, vont s’humilier, se faire petits, qui vont
accepter et aimer la souffrance par des vues de foi.
Comment pourrons-nous arriver à aimer la souf-
france? En suivant, par amour, notre Dieu qui
S’est incarné pour nous enseigner, par Sa parole et
Son exemple, le chemin étroit du Ciel.
Dieu Se révèle, d’une manière très intime, très
secrète, à l’âme qui accepte la croix en esprit de foi,
qui accepte vraiment la souffrance d’un cœur
docile, la petite souffrance comme toutes les autres
qui vont en augmentant. «Mon Dieu, j’accepte,
j’embrasse ce chemin, juste pour Vous, parce que
Vous, Vous l’avez embrassé. Je veux l’accepter avec
plus de docilité, de reconnaissance, d’amour. Je
veux le faire avec amour, mon Dieu, je le veux!»
Dieu Se révèle à l’âme qui se met dans ces disposi-
tions, non par des mots, des idées qu’Il lui donne,
Son action se passe dans le cœur. Qu’est-ce que le
Ciel? Le Ciel, c’est Dieu, c’est la connaissance de
Dieu de plus en plus, c’est l’intimité toujours crois-
sante avec Lui.
Mettons intérieurement de l’amour dans la
souffrance, un amour volontaire, en contemplant
Jésus. C’est le chemin qu’Il nous a tracé; il n’y en a
pas d’autre. Je suis la Voie, la Vérité, la Vie, nous
dit-Il. Nul ne vient au Père que par Moi.
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En
contemplant mon Sauveur qui a pris ce chemin de
souffrance par amour pour moi, oui, j’aime la souf-
france, parce que c’est le chemin qu’Il a choisi dans
Sa sagesse toute divine, pour S’assurer de ma pré-
sence avec Lui pendant l’éternité. Je développe
dans mon cœur un sentiment de reconnaissance
pour tout ce qui me contredit, me bafoue, pour ce
qui me brise, m’humilie, tout ce qui me démolit
physiquement, moralement, intellectuellement. Je
l’accepte, je l’embrasse, je l’aime, je remercie
même. Dieu Se communique alors à mon âme, et
c’est ainsi que le salut va se faire.
Il faut en être convaincus et pleurer devant
Dieu, nous humilier de notre misère: mon Dieu, je
veux penser comme Vous, je veux que tout mon
cœur, tout mon être adhère à Votre volonté. Je le
veux, mon Dieu! Bonne Mère, bon saint Joseph,
demandez à ce petit Enfant qui vient nous montrer
ce chemin de salut de nous accorder cette grâce.
Réveillez Votre puissance, Seigneur, venez!
Employez Votre grande force à nous secourir, à
nous convertir, à nous rapetisser, à nous rendre
humbles, dociles, obéissants, amants de cette souf-
france que Vous avez embrassée. Faites-nous la
grâce d’adhérer absolument à ce mystère. Réveillez
Votre puissance, Seigneur. Employez Votre grande
force à nous secourir, à nous rendre conformes à
Votre enseignement et à Votre exemple.
Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit,
et de la Mère de Dieu. Ainsi soit-il.
Sermon
pour
l’Avent
1.
S. Jean 1, 5
2.
S. Matth. 11, 2-10
3.
Cf. S. Matth. 16, 21-23
4.
Philippiens 2, 7-8
5.
S. Jean 14, 6