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Magnificat!

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Une histoire pour chaque jour...

Notre-Dame de La Salette

Mort édifiante d’une servante de la Sainte Vierge.

Te souviens-tu, Éphrem, de cette jeune ouvrière que nous vîmes un jour chez ma femme, et dont nous remarquâmes la beauté et la modestie? On la nommait Eulalie Duval. Vingt ans, grande, bien faite, de grosses boucles blondes, de beaux yeux baissés, beaucoup de distinction dans la voix, dans l’attitude, et à ce que m’a dit ma femme, dans l’esprit. Elle travaillait très bien et très agilement, mais elle était chargée d’une mère infirme et d’un jeune frère: son travail ne la tirait pas du besoin. L’extrême fatigue, des privations auxquelles elle n’avait pas été accoutumée, la rendirent malade, dans un moment où ma femme qui l’aimait beaucoup était absente. À part nous, elle ne connaissait que des pauvres. Sa gêne devint bientôt de la misère, et la pauvre fille mourut à peu près de faim. Nous revînmes à Versailles quelques jours avant sa mort, trop tard pour la sauver. Ma femme, ayant été la visiter, rentra tout émue.

«Viens, viens, me dit-elle; viens voir le spectacle le plus triste et le plus beau que puisse offrir ce monde!»

Elle me conduisit dans une chambre nue et froide, où sur un lit indigent je vis Eulalie, plus pâle, mais plus belle et plus sereine que je ne l’avais encore vue.

«Ma pauvre enfant, lui dis-je, vous êtes bien malade. Combien nous regrettons de ne l’avoir pas su plus tôt! Espérez cependant: à votre âge, on revient de loin, et nous aurons soin que rien ne vous manque.

– Monsieur, me répondit-elle, je vous remercie. Portez vos bienfaits sur ma mère. Pour moi, j’ai reçu les derniers sacrements, je n’ai plus de besoins.

– Écartez ces tristes idées, repris-je, me méprenant tout à fait sur le fond de ses pensées. Il n’est pas temps de désespérer.

– Mais, continua Eulalie, avec un indicible sourire, je suis loin de désespérer; j’espère au contraire beaucoup et il n’est pas triste d’aller à Dieu. J’ai vécu dans la piété et dans l’innocence; je meurs en paix.

– Ne souffrez-vous pas?

– Je souffre, mais je suis heureuse.

– Vous ne regrettez donc pas votre mère?

– Dieu qui me rappelle aura soin de ma mère. Je Le prierai tant pour elle… Et Il sait, ajouta-t-elle avec une expression profonde, dont le sens me fut révélé plus tard, Il sait combien j’ai eu confiance en Lui.» En disant ces mots, elle prit la main de ma femme:

«N’est-ce pas, Madame, lui dit-elle, que monsieur votre mari sera un des bons protecteurs de ma mère, pour l’amour de Dieu?

– Oui, s’écria ma femme, avec un accent et des larmes que mon cœur entend encore; oui, pour l’amour de Dieu. Et vous, Eulalie, vous le protégerez auprès de Dieu.

– Certainement, Madame, reprit Eulalie, et Dieu m’exaucera.»

Elle se tourna de nouveau vers moi: «Monsieur, me dit-elle, faites-moi encore une grâce. Vous avez une servante bonne et pieuse, permettez-lui de se joindre aux compagnes que j’ai invitées à mon enterrement, et envoyez-la-moi avant que je meure, pour que je lui recommande de vivre comme moi.»

La mère d’Eulalie, femme très respectable et très sensée, nous dit en nous reconduisant que, depuis que sa fille avait été administrée, elle ne la reconnaissait plus. Auparavant, une timidité presque excessive l’empêchait de parler aux personnes qu’elle ne fréquentait pas intimement, et la crainte du jugement de Dieu la glaçait d’effroi à la seule pensée de la mort. «Maintenant, ajouta-t-elle, vous venez de la voir et de l’entendre: elle parle à tout le monde avec tranquillité et même avec autorité; elle attend son dernier jour avec une sorte d’impatience qu’elle n’eut jamais, même étant petite, pour assister à aucune fête; elle y invite ses amies; elle nous dit des choses qui nous étonnent et qui nous changent. Le pourriez-vous croire, Monsieur, moi, sa mère, moi qui perds en elle mon appui, ma consolation et ma joie, je la vois s’approcher du terme avec une sorte de bonheur. Cette chère petite est si persuadée qu’elle va retrouver le bon Dieu et me le dit avec tant d’assurance, que je le crois comme elle. Car ce n’est pas le délire qui la fait parler ainsi: elle a toute sa raison, et plus que sa raison. Elle voit des choses que nous ne voyons pas. Quelquefois ses yeux ouverts expriment le ravissement, elle semble écouter des paroles célestes, et je me mets à genoux, car je crois que notre pauvre chambre est pleine d’anges qui viennent assister ma fille dans son agonie. D’autres fois, quand la douleur lui arrache des soupirs, si je lui dis: Tu souffres! elle me répond comme à vous: Je souffre, mais je suis heureuse. Il m’est arrivé aussi de lui dire: Tu ne regrettes donc pas ta mère? et elle m’a répondu: Nous vous consolerons. Enfin, que vous dirai-je: elle est encore sur la terre et elle n’y est plus; et, voyant son bonheur, je ne puis la pleurer.»

En disant ces mots, la bonne femme pleurait. Et néanmoins il était vrai qu’elle voyait avec paix et avec une sorte de bonheur mourir sa fille.

J’avais entendu parler de ces mystères de la mort chrétienne, et je n’y croyais pas. Je ne m’en rendais pas compte. Je disais comme La Rochefoucauld: Le soleil ni la mort ne se peuvent regarder fixement. Mais le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, et la science de Dieu a ses merveilles que connaît encore moins la science humaine. Dieu voulut que je fusse témoin d’une de ces merveilles.

Entraîné par un invincible attrait, je retournai chez madame Duval ce même jour, assez avant dans la première moitié de la nuit. Elle me dit que sa fille était à l’extrémité. En effet, Eulalie entrait dans une crise si violente, que je crus qu’elle allait passer: le pouls battait à peine, la voix était prise, le visage portait déjà l’empreinte de la mort. Empreinte ineffable et auguste! Je me rappelai cet artiste italien du quinzième siècle, qui, s’étant voué à sculpter des crucifix, étudia toute sa vie au lit des mourants, pour arriver à saisir les beautés dont le visage des enfants de Dieu s’illumine à la dernière heure. Madame Duval alluma un cierge, me fit signe de le tenir dans la main de sa fille quasi inanimée, et, se mettant à genoux, commença les prières des agonisants. Nous étions seuls, de chaque côté de la mourante. Madame Duval lisait d’une voix faible et entrecoupée, et comme ces prières m’étaient encore inconnues, j’écoutais sans répondre. Or, tout à coup, la mourante, s’adressant à sa mère, lui dit avec un sourire: Ne vous fatiguez pas, chère maman. On me les lit. Madame Duval me jeta un regard que je n’oublierai jamais, et se prosterna; j’étais resté debout, je m’agenouillai à mon tour, pour la première fois. Je n’entendis rien, du moins de mes oreilles; car de mes yeux fixés sur le visage attentif et radieux de la mourante, et sur ses lèvres remuées par la prière intérieure, j’entendis tout. Et lorsque plus tard, j’ai lu ces invocations sublimes, il m’a semblé que je les reconnaissais.

Au bout de quelque temps, Eulalie fit le signe de la croix, poussa un soupir doux et profond et resta immobile, sans haleine, froide, les yeux ouverts. Nous crûmes que tout était fini. Madame Duval, d’une main tremblante, se mit en devoir de lui fermer les yeux. Un léger mouvement des paupières et des lèvres l’arrêta. J’approchai mon oreille de la bouche de la jeune fille, et j’entendis ces mots: Non, non, pas encore. Le jour de la Sainte Vierge, demain, à quatre heures. Étonné, je résolus d’attendre; et, en effet, sans crise nouvelle, sans râle, sans angoisses, le lendemain, samedi, à quatre heures du matin, Eulalie rendit le dernier soupir.

Vous pensez que je sortis de là pour examiner ma vie et faire ma confession générale. Eh bien! non. J’étais ému, remué et troublé jusqu’au fond de l’âme, mais point décidé. J’admirais le courage de cette jeune fille, j’admirais la force du sentiment religieux, et j’y cherchais des explications qui me dispensassent de céder à l’évidence de la vérité. Dieu eut pitié de moi, et, souffrez l’expression, ne me lâcha point.

J’allai à l’enterrement d’Eulalie avec ma femme et mes filles. Nous étions seuls de notre condition; mais de toutes ses compagnes aucune n’y manquait, et si jamais j’ai vu quelque part l’expression du respect et de la vénération, c’est là. Toutes ces jeunes filles, pauvres ouvrières ou pauvres servantes, avaient un air de dignité et de recueillement dont je fus frappé.

J’en parlai à ma femme.

«C’est, me dit-elle, l’honneur de la ville, tout ce que tu vois là est pieux, chaste et humble. Elles font partie de la Congrégation de la Sainte Vierge, et il n’y en a pas une qui ne pratique de grandes vertus. Je suis sûre que toutes ont communié ou communieront dans la semaine pour Eulalie. À la prochaine réunion, le directeur de la Congrégation leur fera l’éloge de cette chère compagne; elles se partageront comme de précieux souvenirs les petits objets qui lui ont appartenu; plus d’une imitera sa vie et mourra comme elle. Beaucoup de dames justement honorées sont moins dignes d’estime que ces humbles servantes.

Quand Dieu veut, tout porte coup. Ces simples paroles étaient des flèches qu’Il jetait dans mon cœur.

Ma femme me laissa pour aller voir la mère d’Eulalie. Resté seul sous ces grands arbres de Versailles, majestueux témoins du néant des plus hautes fortunes, je songeai à Louis XIV, et à cette petite ouvrière que nous venions d’enterrer, et à Dieu, devant qui paraissent et sont jugées toutes les âmes. Je fus abordé par un ancien camarade, l’homme que j’aurais le moins souhaité de rencontrer en pareil moment. C’est ce que l’on appelle un homme de plaisir, fort riche, bien portant et qui fait profession de s’amuser. Il a un nom, un état dans le monde, on le voit et on lui donne la main. S’il perdait sa fortune, ce ne serait qu’un drôle. Il fut pourtant auprès de moi le messager de Dieu.

«D’où viens-tu? me dit-il.

– Du cimetière, lui répondis-je.

– Et qui donc as-tu perdu?

– Personne. J’ai accompagné là une ouvrière que ma femme connaissait.»

Il se récréa et me demanda si j’étais devenu démocrate, si je faisais ma cour au peuple. Sa présence, sa figure, son langage m’irritaient. Je lui répondis que je connaissais fort peu de conservateurs et de royalistes des deux sexes qui méritassent autant de respect que mademoiselle Duval.

«Duval, répéta-t-il, la petite Eulalie Duval! est-ce elle qui est morte?

– Oui.

– Ma foi; c’est dommage! une bonne fille de moins.

– L’as-tu connue? dis-je à mon tour, presque épouvanté.

– Oui, reprit-il avec impudence, je l’ai connue, mais pas autant je l’aurais désiré. De quoi est-elle morte?

– Je crois qu’elle est morte de faim.

– C’est cela. Je le lui avais bien dit, et c’est sa faute. Mais elle était de la congrégation, mon cher, c’est un troupeau inabordable. Si tu aimes la vertu, je puis t’assurer que cette couturière en avait beaucoup, et tout à fait au delà de mes moyens.»

Je ne répète pas ce que le misérable osa ajouter; je ne voulus pas entendre tout.

Après lui avoir signifié que je rompais toute relation avec lui, rebroussant chemin, je retournai au cimetière. Là, sur les restes sacrés d’Eulalie, je me mis à genoux et je priai longtemps. Je compris cette parole qu’elle m’avait dite: «Dieu sait combien je L’ai aimé!» Je lui rappelai qu’elle avait promis d’être ma protectrice au ciel, et plein d’une force jusqu’alors inconnue, je jurai à Dieu de ne pas rentrer chez moi, de ne pas embrasser mes enfants, avant d’avoir purifié ma conscience.

Depuis ce jour, je suis chrétien.

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